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Réflexions personnelles d´une semaine en Palestine

De Forat Sadry

15.03.2005 Deux semaines après le retour, cette sensation ne me quitte pas. J´avais évidemment, moi, la certitude d´être en sécurité... mais un passé que je n´ai pas connu me hantait à chaque pas: Un no man´s land entre Gaza et Israël... Un long corridor en béton. Le sol est mouillé, jonché de fils barbelés enroulés, déroulés... les pas résonnent. Nous sommes 16 ... nous marchons en silence ou presque. La voix n´ose pas s´élever. Ca chuchote... ...je ne sais plus la distance parcourue... 5 minutes?...qui a paru sans  fin.

Au milieu de ce tunnel, nues mais rassurantes au début du parcours, les petites ampoules au plafond disparaissent. Elles ne sont pas éteintes. Il n´y en a plus. Nous voyons grâce à la lumière indirecte de l´extérieure, à travers une fente entre le mur et le plafond... il pleut... tout suite. La fin du couloir se devine et soudain, nous sommes en face de gros barreaux métalliques. Deux portes: l´une droite, l´autre tournante. On s´y heurte, on pousse, on secoue. Rien ne veut s´ouvrir ou tourner... et soudain, une voix de nulle part, une voix de haut-parleur, une voix sans visage, qui somme: «un à la fois» ... et rien ne se passe! Toujours pas de moyen d´ouvrir une porte... puis un gros «clic» et , à nouveau la sommation «un à la fois»... nous poussons ... nous passons... un à la fois... et à chaque personne qui passe la porte: «un à la fois»... puis c´est encore un petit labyrinthe de barrières avant de se trouver nez à nez avec une charmante jeune femme, de 18 ans peut-être, qui demande le passeport (troisième présentation du passeport... il y en aura 6 en tout)...et ...au dessus d´elle, une mitraillette pointe sur nous à travers la lucarne d´une petite tour. Et si c´était l´enfer qui nous attendait au bout de ce couloir? Il ne s´agit pas pour moi de juger, moi qui suis partie pour surmonter mes préjugés. D´autres que moi sauront refaire encore et toujours une analyse du conflit, son origine, son historique et tenter d´ébaucher des solutions... La situation là-bas parait désespérante mais l´homme a des ressources incroyables et c´est ce qui nous permet d´espérer toujours et de croire en lui. Ce voyage était l´occasion de rencontrer des êtres d´exception, de ceux dont les journaux ne parlent pas chez nous et souvent pas non plus là-bas. Sans vouloir omettre nombre de Palestiniens d´une objectivité désarmante, j´aimerais faire savoir à ceux qui l´ignorent, comme je l´ignorais avant ce voyage, que de très
nombreuses associations ont été créées par des Israéliens juifs refusant la politique de leur gouvernement envers les Israéliens arabes et les palestiniens. Nous avons rencontrés des hommes et des femmes admirables, dévoués, actifs, émouvants...de ceux qui redonnent la foi en l´être humain et de sa conscience d´une responsabilité envers le genre humain:
La rencontre de deux représentants du cercle des parents m´a particulièrement touchée et ce ne sont ici que des bribes de ce que nos deux interlocuteurs ont raconté, le premier juif Israélien et le second palestinien: «Il y a quinze ans, ma femme et moi avons été bénis par la naissance d´une petite fille qui a illuminé notre vie. Nous travaillions tous les deux, ne manquions de rien, vivions comblés avec notre rayon de soleil. Nous avons vécu dans une merveilleuse bulle... à l´abri de tout. Jusqu´au jour, où notre merveilleux petit monde a basculé. La bulle que nous avions tant soignée a crevée. Un attentat palestinien sur un bus scolaire. Elle avait 14 ans, elle n´est pas morte tout de suite...»

«Je suis médecin avant tout. J´ai couru aux deux fronts Je n´ai jamais imaginé faire une discrimination lorsque je devais assister un malade, un blessé... Je n´ai jamais failli à mon devoir sauf le jour où mon père a été tué, il y a 11 ans. Ils l´ont atteint à la tête. Lorsque je suis arrivé, je n´ai rien pu faire. Ils refusaient que je le déplace. J´ai vu son cerveau sourdre de son crâne. J´avais désespérément besoin d´aide. Pour mon père, j´ai échoué.» Bien sûr, ces deux hommes, profondément blessés par la perte d´un être qui était tout pour eux, ont vécu leur deuil avec haine et le désir de la vengeance Pourtant, comme ils le disent, se venger ne ramènera jamais l´être aimé, n´apporte rien à quiconque... Ils ont réagi différemment. Sur les cendres, ils tentent de construire. Ils font partie du cercle des parents, un groupe qui compte aujourd'hui plus de 500 parents israéliens et palestiniens.

Il a été fondé il y a dix ans par Yitzhak Frankenthal après la mort de son fils, dans le but de trouver une voie de réconciliation entre les parents endeuillés. Ces parents, travaillant toujours en pairs (un israélien juif et un arabe), organisent des séminaires et conférences, des forums pour les étudiants de 16 à 18 ans (avant le recrutement militaire) et des camps dété pour les enfants. Ils sont à l´origine de la création en 2002 d´une ligne téléphonique appelée Hello Shalom, Hello Salaam ("Hallo paix") qui permet aux Israéliens et Palestiniens de s´appeler personnellement, sans intermédiaire: En composant *6364, si c´est un palestinien qui appelle, il est connecté à un Israélien et vice-versa. Près de 500.000 appels ont été effectués à ce jour. Leur prochain projet inclut une communication des enfants entre eux par le biais de l´Internet.

La plus belle leçon à tirer de ces faits est ce que le Dr Misk, notre interlocuteur palestinien, co-président de cette association, nous dit: «Parler nous permets de poser notre colère et d´aller au devant de l´autre. Si je sais ce qui se passe en toi, je peux te comprendre mieux et je te demande de me comprendre moi aussi. C´est ce qui est important. C´est ce qui manque aujourd´hui. Nos deux peuples vivent côte à côte mais ne se connaissant pas. Tu souffre et je souffre mais qui parle de notre souffrance? Il est très difficile pour une personne de parler. Nous avons l´habitude de nous enfermer dans notre souffrance, dans notre angoisse, de ne pas parler. Nous devons comprendre que nous ressemblons à l´autre et que l´autre nous ressemble»
(Extraits d´interview du Dr A.Misk, à la radio israélienne en juin 2004). Alors que le texte du prof. Nidecker (en allemand) apporte plus de détails et mentionne d´autres personnalités, plus politisés, je ne peux passer sous silence quelques autres rencontres que nous avons faites.

Les Rabbins pour les droits de l´homme fondé en 1988 et qui compte aujourd´hui plus de 100 rabbins qui sont des citoyens d´Israël. Se basant sur le principes de leur foi, c´est-à-dire la justice, le respect de la vie, l´éthique, la paix, ils oeuvrent pour le droit des femmes, des immigrés, contre la démolition des maisons, plantent des oliviers, tentent de barrer le chemin de construction du mur. Ils sont sur le terrain constamment, devant les bulldozers... ils soutiennent les familles expulsées, les aident à survivre, reconstruisent leur maison démolie... Ils se massent sur le tracé du mur.

Les Refuseniks qui réunit un groupe de soldats israéliens. Ce dernier a publié une lettre appelée la lettre du Combattant: elle débutait avec «Nous, officiers de combat de réserve et soldats des Forces de la Défense Israelienne...» et se terminait par «la mission d´occupation et d´oppression ne sert pas cette cause - et nous n´en ferons pas part». A ce jour, plus de 600 combattants des forces armées et de la société israélienne ont signé la lettre et rejoint les refuseniks. Ils continuent à faire leur tache de réserviste mais refusent de servir dans les territoires occupés. Près de 280 membres ont passé en cour martiale et certains ont été emprisonnés plus d'un mois pour leur refus. Le refusenik que nous avons rencontrer nous a plutôt fait part d´une oeuvre incroyable qu’il a mis en route: Il a fondé une école pour tous les enfants, sans discrimination, qui offre des leçons en arabe et en hébreu pour tous.

Machsom Watch qui a été créé en janvier 2001 après des articles répétés dans la presse quant aux abus des droits de l´homme subis par les palestiniens aux postes de contrôles par l´armée et la police frontalière. Trois femmes sont à l´origine d´un groupe qui en compte plus de 500 aujourd´hui et dont le but est de contrôler le comportement des militaires aux postes de contrôles, s´assurer du respect de droit de l´homme concernant les palestiniens entrant en Israël et noter et diffuser le plus largement possible leurs observations. Partant de l´idée qu´«un soldat observé se comporte mieux», elles ont été présentes à plus de 46 postes près de 3000 fois à ce jour. L´effet reste ici ambigu: ce n´est pas en rendant ces postes moins intolérables qu´elles parviendront à les faire supprimer... elles le savent.

Ta´ayushpour pour qui «Ces murs ces clôtures en fils de fer barbelé» représentent «les murs de la ségrégation, du racisme et de la discrimination entre juifs et arabes de l´État d`Israël». Formé en 2000, Ta´ayush («vie en commun» en arabe ) a pour but de faire tomber les murs, et aujourd´hui... le mur. Leur action est politique et personnalisée: des groupes accompagnent les camions de nourriture, de médicaments. Lors de l´interdiction de passage d´un camion, ils ont manifesté leur volonté en marchant pendant 5 heures sous la pluie pour apporter des couvertures aux habitants délogés de leurs caves près d´Hébron! Ils reconstruisent les maisons démolies, ils aident les habitants à retourner à leurs villages, ils organisent des manifestations....

Et tant d´autres:
- Ceux qui ont fondé le Journal Palestine-Israël, avec l´interdiction aujourd´hui pour les deux éditeurs de se rencontrer personnellement,
- Ceux qui se battent au sein de l´association des Médecins pour le droit de l´Homme (PHR/Israël),
- Ceux qui oeuvrent aussi au sein des nombreuses associations internationales telles que Médecins sans frontière, Terre des Hommes...
Et encore ceux qui, tels de fourmis, s´efforcent, chacun avec leurs moyens, d’alléger la souffrance: J´ai rencontré un soir un jeune enseignant irlandais travaillant à Hébron ... depuis trois ans, il organise une visite d´une semaine en Irlande pour sa classe. Il est originaire de Belfast... Je conclurais par une petite histoire, empruntée à une femme étonnante, madame Géraldine Haynes de Seattle (Washington), l´organisatrice de ce périple en Israël -Palestine: Un jour, un cavalier trouve sur son chemin un petit oiseau, couché sur le dos, les pattes en l´air, tendus. A quoi joues-tu petit oiseau? demande le cavalier.
J´ai entendu dire que le ciel allait bientôt nous tomber sur la tête et il faut absolument l´en empêcher, répond
l´oiseau. Éclatant de rire, le cavalier dit: et tu crois pouvoir retenir le ciel, à toi tout seul, toi et tes pattes
miniscules? et l´oiseau: On fait ce que l´on peut... .

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