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L´onde de choc nucléaire de l´unilatéralisme U.S.

15.08.2005 Il me faut expliquer, avant d´entamer cette communication, pourquoi nous médecins sommes obligés d´intervenir dans un champ politico-juridique complètement étranger à nos compétences: L´IPPNW est partie d´un constat : En cas d´utilisation de l´arme atomique, il n´y a pas de traitement curatif pour nos patients : De fait, nous partirions en fumée avec eux. Il ne nous reste donc que la prévention et donc, comme il est de règle en santé publique, l´obligation pour les praticiens de s´aventurer hors de notre domaine pour comprendre, pour expliquer et pour agir avant tout passage à l´acte atomique.

C´est dans cet esprit qu´il nous faut aborder la question de l´unilatéralisme américain, sous le prisme de ses conséquences sur la survie de notre planète, autrement dit, sous l´angle de la menace génocidaire des armes nucléaires.

Même si les prémisses sont très anciennes, même si l´administration démocrate a contribué à sa manière à la mise en place de la stratégie agressive planétaire des USA, c´est l´administration BUSH qui a la responsabilité théorique et pratique de la "National Security Strategy Paper" adoptée par le Congrès en septembre 2002.

Le premier pas : "The US National Missile Defense program" (NMD) 2001

Il s´agit de la mise en oeuvre du bouclier anti-missile destiné au mieux à intercepter 30 % des missiles nucléaires qui seraient lancés contre les États-Unis (1,2). Il s´agit en fait d´une protection sélective des cibles militaires sur le territoire national au détriment des cibles civiles qui deviennent ainsi des dommages collatéraux. Dès l´adoption de ce programme par l´administration Bush, tous les experts ont souligné l´invraisemblance de ce projet, son coût colossal et sa faible crédibilité. L´intérêt pratique serait l´augmentation des subventions fédérales aux amis de Dick Cheyney et Donald Rumsfeld, c´est-à-dire : Martin-Marieta, Lookeed et Boeing. Au-delà du bluff identique à " l´ex-guerre des étoiles" de Reagan, nous avions dès ce moment compris qu´il s´agissait d´un changement drastique des fondamentaux de la stratégie US en matière de défense (3,4). Car le NMD suppose :

1 - Le rejet de tout traité international

Car ceux-ci empêchent la mise en oeuvre de cette stratégie : La première victime a été le traité ABM (Anti-Balistic Missile) dénoncé unilatéralement par Bush. NOUS SAVIONS DÉJÀ QUE TOUS LES AUTRES TRAITÉS SERAIENT NON RATIFIÉS OU DÉNONCÉS À LEUR TOUR.

2 - La vassalisation totale des "alliés"

Celle-ci est nécessaire pour mettre en place un réseau mondial de stations radars de détection connectées aux réseaux anti-missile américains et placées sous le contrôle exclusif des Américains. Cette vassalisation, antérieure à la coalition pour la guerre en Irak, concerne en premier chef la Grande-Bretagne, le Groenland et donc le Danemark, et dans une moindre mesure, l´Australie et Taiwan. Les autres "alliés" qui manifesteraient des velléités d´indépendance doivent êtres neutralisés un par un, à commencer par le Canada réticent devant son nouveau statut de premier réceptacle des dégâts collatéraux, puisque les missiles venant de Russie ou de Chine, via le pôle nord, seraient détruits dans le ciel du Canada. Dès cette époque, on pouvait pressentir le changement d´attitude vis-à-vis de l´Europe avec des pays fidèles, s´est à dire soumis au diktat US, et des pays réticents. Cette nouvelle distribution des cartes se faisant état par état, et donc en dehors de l´OTAN ou de l´Union européenne. Il est à noter que dès cette époque deux pays refusent la logique américaine le 29 mai 2001 à l´OTAN : L´Allemagne, par la voix de J. FISHER, et la France par celle H. VEDRINE.

3 - L´accroissement des contradictions entre cette orientation et la stratégie officielle de défense des Etats-Unis.

Si la cible officielle proclamée est les "états voyous", comment prétendre que la Libye ou l´Irak seraient capables d’envoyer des centaines de missiles (nucléaires et leurres) sur les USA?

Si la Chine et la Russie redeviennent des ennemis officiels, comment rendre compatible cette désignation et les efforts consentis pour soutenir POUTINE et sa "démocratie". Il devenait urgent, même avant les évènements du 11 septembre 2001, de redéfinir les fondamentaux de la défense US dans le contexte du XXIème siècle.

La confirmation : "The National Posture Revue"

9 janvier 2002

Il s´agit de la doctrine actuelle des USA à la recherche de l´invulnérabilité absolue de ses intérêts et de son sol (5,6). Dans ce dessein, un certain nombre de principes de base doivent être abandonnés :

-Puisque la guerre froide est terminée, la doctrine "MAD" (Destruction Mutuelle Assurée) doit l´être aussi. Il n´y a plus un ennemi unique technologiquement avancé, un partenaire/adversaire dans la course aux armements, mais des ennemis multiples, grands ou petits états, états voyous ou distingués qui sont traités à la même enseigne que les ennemis non étatiques, les terroristes. La conséquence immédiate est la fin de la dissuasion de grand papa, la fin de l´équilibre de la terreur et la fin de l´arme nucléaire comme instrument central de la défense : "L´arme nucléaire doit être dimensionné au plus bas niveau possible considéré comme compatible avec la sécurité des Etats-Unis".

- Puisque la vieille dissuasion est morte, place à la nouvelle dissuasion "crédible" constituée d´une triade mélangeant sans complexes les armes nucléaires et conventionnelles :

1 - Des systèmes de forces offensives, nucléaires et non-nucléaires. Nous verrons que cette composante est à l´origine du concept de "preemptive war" c´est-à-dire de la guerre préventive.

2 - Des systèmes de défenses actives et passives incluant la défense anti-missiles avec le bouclier décrit plus haut.

3 - D´une infrastructure de défense intégrée totalement renouvelée et plus réactive, intégrant des capacités de commande, de contrôle et de renseignement renforcés et adaptés aux nouvelles formes de menaces.

-Cette nouvelle doctrine suppose toutes les options militaires ouvertes, et appelle à en finir avec tous les tabous. En conséquence : Il faut moderniser l'arsenal nucléaire en éliminant 6.000 têtes actuelles inutiles et en en recréant 1.700 modernes, portées par les trois composantes classiques : Terrestre, océanique, aéroportée, capables de s´intégrer dans la triade.

-Il faut aussi mettre au point des armes nucléaires non-stratégiques utilisables sur le terrain pour des cibles spécifiques comme les "bunkers". Il faut reprendre si nécessaire les essais nucléaires et accélérer la mise en place du bouclier anti-missiles. Il faut aussi reprendre la production de matériaux fissiles à partir des vieilles têtes et en créant de nouvelles usines pour fabriquer par exemple du tritium. Il faut enfin conserver et développer le stock d´armes chimiques et biologiques US.

On peut résumer cette doctrine par quatre mots clefs :

-"DETER" c´est un message pour tous les agresseurs réels ou supposés pour leur prouver que l´Amérique a tous les moyens de les contrer, et que son système anti-missiles condamne à l´échec toute tentative.

-"DISSUADE" le message est ici pour tous les futurs compétiteurs pour les convaincre que toute course aux armements avec les USA est vaine.

-"ASSURE" ceci s´adresse aux bons alliés qui acceptent de se ranger sous la protection militaire US, et donc sous les ordres du Président des États-Unis.

-"DEFEAT" avertissement sans frais aux ennemis grands ou petits, qui seront détruits quoi qu´ils fassent.

Et la guerre préventive ?

Ce concept remplace la riposte proportionnée à toute attaque venant de pays nucléaires. La guerre préventive donne au seul pouvoir politique, c´est-à-dire au seul président des USA, la décision d`attaquer LE PREMIER, n´importe quel pays, hors de tout contrôle international et sans consulter ses alliés.

On comprend pourquoi, systématiquement les Américains rejettent les traités internationaux (ABM, arrêt des essais nucléaires, traité pour interdire la circulation des matières fissiles, etc.), et pourquoi ils ont modifié, au fond, la donne en ce qui concerne la prolifération nucléaire. En dernière analyse, peu importe si tel ou tel pays se dote de l´arme nucléaire. Ce qui compte, c´est la cible désignée par ces états. Si celle-ci est locale, comme l´Inde, Israël ou le Pakistan, ou même à la limite pour la Corée : l´administration Bush les ignore. Mais s´il s´agit d´une menace réelle ou supposée pour les USA, alors la triade se tourne vers ce pays. Toutes les conditions ont été ainsi réunies avant 2005 pour torpiller le Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP)

L´échec prévisible du Traité de Non-prolifération Nucléaire :

Ce traité est basé sur un double mouvement : D´une part, empêcher les pays non-membres du club atomique d´acquérir l´arme nucléaire : Pour réaliser ce projet les cinq pays du club s´engagent à fournir une aide technologique pour la construction de centrales nucléaires. D´autre part, engager un dispositif de désarmement simultané et contrôlé des cinq puissances atomiques avec comme objectif affirmé dès 1995 ; "l´élimination totale des armes nucléaires". Il faut ajouter à cette dynamique, un effort pour faire signer le traité et donc inviter à désarmer les trois puissances nucléaires non-signataires : l´Inde, Israël et le Pakistan. C´est ce processus qui a été arrêté à l´ONU en juin 2005. Si on suit le raisonnement du sénateur canadien Douglas Roche, président du mouvement "middle power initiative" (7) la mécanique de l´échec, autrement dit la raison profonde de l´arrêt du double processus est la suivante :

-Pour les 5 puissances du club, et dans le sillage de la nouvelle posture nucléaire américaine, la désactivation des têtes nucléaires reste un simple transfert pour d´autres armes puisque l´arsenal nucléaire reste une composante majeure de leur stratégie de défense, ce qui ne plaide pas en faveur de l´élimination des armes atomiques. De plus, le concept américain de "usable nuclear weapons" comme la décision de mettre au point de nouvelles armes sont en contradiction avec un réel désarmement. Enfin, la fragilisation des accords ou traités par les USA, et leur remplacement par des accords bilatéraux réversibles et non vérifiables sonne le glas de la logique du TNP.

-Pour les puissances non-nucléaires signataires du traité, la démonstration du contenu pacifique du "donnant donnant" est un échec : L´échange de technologie nucléaire pour l´énergie contre le refus de mettre en route, un programme militaire est une absurdité : TOUS LES PAYS qui ont ou vont avoir l´arme atomique, sont tous passés par le même chemin, l´acquisition de la technologie nucléaire, camouflée sous des oripeaux pacifiques est la condition sine qua non pour alimenter le programme militaire ! Derrière les déclamations pacifistes, ces états construisent leur arsenal en toute quiétude. Cette réalité explique le tactique anti-TNP développé par l´Iran et l´Égypte à l´ONU : Cette tactique est simple, puisque les USA ont une stratégie de défense incluant les armes nucléaires, y compris offensives, aucune résolution concernant la prolifération "horizontale" n´est recevable. Le TNP n´a plus la fonction de contrôle et de sanction dans ce domaine. Ce résultat à conduit, le Brésilien SERGIO DE QUEIROZ DUARTE, président de la session, a parlé de : "NPT FIASCO". Puisque le contrôle et la surveillance de l´ONU basée sur le droit international est en panne ; il ne reste que la menace US de "guerre préventive", contre (certains) pays proliférants. Nous sommes entré dans une période de risque majeur de conflits déclenchés par l´Amérique, conflits éventuellement nucléaires (8).

Un exemple concret : le cas de l´Iran

Le programme militaire nucléaire de l´IRAN : Les faits (9, 10).

Ce programme a une très longue histoire que l´on peut résumer par des dates :

-En 1967, L´Iran achète aux USA un réacteur de 5 MW pour Téhéran. Le shah d´IRAN a ensuite renforcé la technologie avec l´aide des occidentaux et, à partir de 1974, avec l´aide de l´Inde.

Centrale nucléaire de Bushehr

-En 1979, l´Ayatollah Khomeyni suspend le programme nucléaire.

-En 1981, après la destruction de réacteur OSIRAK (français) en Irak par Israël, l´Iran reprend son programme nucléaire en implantant un nouveau réacteur à Bushehr avec l´aide de la Chine et du Pakistan.

-En 2002, une centrale à eau pressurisée est opérationnelle à Bushehr. Dans le même temps à ARAK près de la ville de QÔM, des ultracentrifugeuses sont implantées (pour enrichir l´uranium), ainsi qu´à NATANZ près d´Ispahan avec un réacteur à eau lourde plutonigène, une filière de fabrication de tritium, élément léger nécessaire pour le compartiment fusion de la bombe à hydrogène.

Le gouvernement Iranien reconnaît ouvertement le bien-fondé des accusations de l´Agence de Vienne de l´ONU, et déclare poursuivre l´enrichissement de l'uranium 235 au-delà des 3,5 % nécessaires pour la centrale, pour atteindre la pureté militaire. Ce pays stocke donc sans état d´âme de l´uranium 235 et du plutonium 239 de grade militaire ainsi que du tritium pour doter ses lance-missiles de fusées nucléaires.

-Quel est le problème ? l´Iran est signataire du TNP et entend le rester malgré son programme, ce qui est un cas unique (la Corée du Nord s´est retirée du traité). Sa thèse des besoins énergétiques est peu crédible, ce pays regorge de gaz et de pétrole. L´implantation dispersée des implantations rend encore plus sceptique la communauté internationale. On a là un très bon exemple de prolifération nucléaire favorisée par l´échec du TNP.

Dans ce contexte, deux stratégies s´opposent :

Celle de l´Europe, qui veut s´appuyer sur le droit et sur l´ONU. Mais hélas, cette stratégie a échoué, l´Iran ne croit plus en l´Union européenne.

Celle des USA : Selon RICHARD HEINBERG (11), la vraie raison d´une éventuelle intervention américaine n´a rien à voir avec la question nucléaire. Il s´agit d´empêcher ce pays de fonder une bourse pétrolière régionale, qui devrait être opérationnelle en mars 2006. Cette bourse permettrait d´acheter du pétrole iranien par échange et dans une monnaie différente des pétrodollars. Si cette initiative aboutit, les USA sont en grand danger financier car, à terme, un effondrement du dollar, compte tenu de la dette américaine extérieure, est possible. Les mois qui viennent devraient nous éclairer sur cette menace de guerre préventive, forcement menée au-delà des moyens conventionnels (l´invasion et l´occupation US de l´Iran est peu plausible). La question est à l´ordre du jour au Pentagone.

Conclusion

1) L´unilatéralisme US n´a pas seulement un impact politique, juridique et social, il est aussi la source d´une menace réelle pour les habitants de la terre et donc une menace sur leur vie. Or en tant que médecins, nous avons fait serment de la sauvegarder.

2) Devant ce danger, la seule réponse, le seul levier à notre disposition, c´est l´opinion publique en général, et celle des USA en particulier. Ancien membre du tribunal Russel, j´ai vu cette opinion publique américaine imposer la paix au VIET NAM. Face au désastre de l´occupation de l´Irak, face au désastre des secours en nouvelle Orléans, cette opinion est capable de stopper les noirs desseins de l´administration BUSH.

3) Notre prescription médicale est simple : Tout faire pour aider, encourager, soutenir le peuple américain dans sa marche difficile vers la lumière, vers la fin du cauchemar mis en oeuvre par son président.

BIBLIOGRAPHIE

1 - NMD, médecine et guerre nucléaire, 16, N°2, 2001
2 - IPPNW Communications plan draft, Vancouver, april 12, 2001
3 - George Lee Butler, "A wake-up call" Fourth world review 108/109 2001
4 - BRICE SMITH, L´arme nucléaire utilisable contre attaque, IEER, N°26, 2005
5 - Nuclear posture revue report, www.globalsecurity.org 8 janvier 2002
6 - La nouvelle doctrine américaine, médecine et guerrenucléaire, 17, N°2, 2002
7 - DOUGLAS ROCHE, Disarmement times, 28, N°22005
8 - J. JAYANTHA, R. RYDELL, Multilateral diplomacy and the NPT, UNIDIR, ISBN,
92-9045-170-X 2005
9 - Médecine et guerre nucléaire, 17, N°3, 2002
10 - Médecine et guerre nucléaire, 20, N°1, 2005
11 - Richard HEINBERG ; IRAN-USA The thyrannical war is it possible ? NEXUS N°39,

juillet/août 2005

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